« La viande génétiquement modifiée fait son entrée au Canada, mais en l’absence de transparence et d’étiquetage. Les consommateurs n’en seront pas informés, ce qui menace la confiance qui constitue la base de notre système alimentaire. ». En ce sens duBreton a raison pense le chercheur et professeur Sylvain Charlebois.
Il ajoute à ce sujet: «À ce sujet, duBreton a raison de tirer la sonnette d’alarme. Si l’édition génétique apporte réellement des avantages aux agriculteurs, aux transformateurs et aux consommateurs, alors abordons ouvertement le sujet, avec un étiquetage approprié, des données scientifiques solides et la transparence que les Canadiens attendent d’un système alimentaire moderne.»- Retrouvez ici sa chronique aussi publiée dans La Presse.
Du bacon OGM, ça vous tente?
En avril, la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis a approuvé la commercialisation de porcs génétiquement modifiés grâce à la technologie CRISPR (courte répétition palindromique groupée et régulièrement espacée) pour résister au syndrome dysgénésique et respiratoire du porc (SDRP), une maladie coûteuse et répandue dans la production porcine. Ces porcs devraient faire leur apparition sur le marché américain en 2026. Pourtant, les consommateurs canadiens pourraient commencer à voir des produits porcins génétiquement modifiés dans les magasins, sans étiquette ni annonce préalable, dès l’année prochaine.
CRISPR est un puissant outil d’édition génétique qui permet aux scientifiques de modifier l’ADN avec une grande précision. En agriculture, cette technologie recèle un potentiel énorme. Chez les porcs, elle a été utilisée pour désactiver un gène rendant les animaux sensibles au SDRP, éliminant ainsi le recours aux antibiotiques ou aux interventions médicales. L’objectif demeure simple : augmenter la productivité, réduire les pertes et stabiliser la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Mais cette approche correspond-elle aux attentes des consommateurs?? La question reste ouverte et sans réponse.
Selon le National Pork Producers Council (une association professionnelle représentant les producteurs de porc américains), le Canada a importé pour plus de 850 millions de dollars américains de porc l’an dernier. Ainsi, peu importe les décisions réglementaires canadiennes, la viande génétiquement modifiée se retrouvera éventuellement dans nos comptoirs des viandes. Pourtant, aucune étiquette n’indiquera pas si la côtelette de porc ou le bacon provient d’un animal génétiquement modifié.
C’est précisément ce manque de transparence que dénonce duBreton, premier producteur québécois de porc biologique en Amérique du Nord. L’entreprise soutient que l’édition génétique est incompatible avec les normes de production biologique et respectueuse du bien-être animal, et surtout, avec le droit des consommateurs à faire des choix éclairés. Le fait que la viande génétiquement modifiée présente ou non un risque pour la sécurité alimentaire ne se retrouve pas au cœur du problème. Il importe avant tout de savoir si les consommateurs ont le droit de connaître les méthodes de production de leurs aliments.
Ce n’est pas la première fois que le Canada se trouve confronté à ce dilemme. Le saumon génétiquement modifié (GM) a été approuvé et introduit sur les marchés canadiens il y a plusieurs années, sans étiquetage obligatoire. Les grands détaillants ont finalement rejeté le produit en raison de la réaction négative des consommateurs, et l’entreprise AquaBounty à l’origine de ce produit a finalement délocalisé ses activités à l’extérieur du Canada. Ce cas nous met en garde : même si une technologie est jugée sûre, la perception des consommateurs peut dicter son sort commercial.
En revanche, la technologie OGM est acceptée depuis longtemps dans la production céréalière. Les ingrédients génétiquement modifiés, principalement issus du maïs, du canola et du soja, s’utilisent désormais couramment dans les aliments transformés. Ces technologies ont contribué à la stabilité des rendements et à la réduction des coûts des intrants pour les agriculteurs. Mais même dans le cas des céréales, l’étiquetage reste incohérent, et le consommateur moyen ignore encore quels produits contiennent des ingrédients modifiés.
Ce qui distingue l’élevage, c’est le lien émotionnel et éthique que les gens entretiennent avec les animaux et la viande. Une côtelette de porc n’est pas seulement un aliment : elle incarne des valeurs liées au bien-être animal, à la durabilité et à la confiance dans le système alimentaire. Pour cette raison, l’édition génétique dans l’élevage suscite davantage de critiques qu’en agronomie.
Il faut préciser que l’édition génétique ne constitue pas une mauvaise chose en soi. Elle pourrait jouer un rôle essentiel pour la sécurité alimentaire mondiale, notamment dans un contexte où les pressions liées au changement climatique, aux maladies animales et à la hausse des coûts de production ne cessent de s’intensifier. Toutefois, son lancement est crucial. Or, l’industrie agroalimentaire a toujours échoué à rallier le public chaque fois qu’elle adoptait des technologies révolutionnaires.
L’échec ne relève pas de la science, mais de la stratégie. Plutôt que de construire un discours transparent autour de l’innovation, l’industrie a souvent opté pour le silence, laissant le public imaginer le reste. Ce vide ainsi laissé a été exploité par des groupes d’intérêts, dont certains véhiculent la peur et la désinformation. La rhétorique du « Frankenfood » a peut-être été exagérée, mais elle a mis en lumière un principe éthique que nous ne devons pas ignorer : les consommateurs ont le droit de savoir.
L’étiquetage des produits génétiquement modifiés ne repose pas sur la peur, mais sur la confiance. Un choix éclairé devient la pierre angulaire de toute politique alimentaire crédible. Les consommateurs n’ont pas besoin d’être protégés de l’innovation, mais ils doivent être respectés. Le débat ne porte pas sur l’existence de la viande génétiquement modifiée?; mais si sa présence doit rester dissimulée.
À ce sujet, duBreton a raison de tirer la sonnette d’alarme. Si l’édition génétique apporte réellement des avantages aux agriculteurs, aux transformateurs et aux consommateurs, alors abordons ouvertement le sujet, avec un étiquetage approprié, des données scientifiques solides et la transparence que les Canadiens attendent d’un système alimentaire moderne.