Gestion de l’offre: Le Canada s’isole pendant que le monde a soif de lait

« Pendant qu’on pointe Trump du doigt, c’est notre propre système de gestion de l’offre qui coule notre crédibilité internationale. »

Si vous pensez que le président Trump cherche véritablement à démanteler la gestion de l’offre canadienne pour vendre plus de produits laitiers au Canada, détrompez-vous. La réalité est plus complexe — et moins émotionnelle. Des deux côtés de la frontière, les marchés sont déjà saturés. Les États-Unis font face à une surproduction chronique, tandis que le Canada peine à écouler son propre lait, même sous gestion de l’offre. Le Canada n’a pas besoin de plus de lait, et les producteurs américains ne comptent pas vraiment sur nous pour résoudre leur excédent.

Pour Trump, la gestion de l’offre est avant tout un levier stratégique, une carte de négociation brandie dans le tumulte des pourparlers commerciaux. Il sait très bien que le Canada est vulnérable — non pas parce que le système est mauvais en soi, mais parce qu’aucun plan B n’a jamais été envisagé. Ottawa panique à l’idée d’y toucher.

L’avenir de la gestion de l’offre ne peut appartenir uniquement aux producteurs et aux politiciens. Il doit aussi être décidé par les consommateurs et les citoyens. Et ce n’est certainement pas à Donald Trump de dicter l’orientation de notre politique agricole. Mais refuser de réformer par principe n’est pas une stratégie. Ce système doit évoluer, non pas pour plaire à Washington, mais pour répondre aux exigences d’une économie agroalimentaire mondiale en pleine transformation.

Les prix au détail ne sont qu’un symptôme. Le vrai enjeu, c’est notre capacité à innover, à gagner en compétitivité et à répondre à la demande mondiale de produits laitiers de qualité. Selon la Fédération internationale du lait, d’ici 2030, le monde fera face à une pénurie équivalente à trois fois la production laitière canadienne actuelle. Le Canada a l’expertise, la salubrité et la réputation nécessaires pour contribuer à combler ce déficit. Encore faut-il se donner les moyens d’y participer.

Et cela commence par mieux gérer nos surplus. Plutôt que de les écouler à perte sur les marchés internationaux — ce qui alimente les conflits commerciaux — pourquoi ne pas les valoriser stratégiquement? Le système de gestion de l’offre pourrait être utilisé de manière plus constructive en permettant, par exemple, la création d’une réserve stratégique nationale de poudre de lait écrémé, administrée par la Commission canadienne du lait, à l’image de ce qui se fait déjà pour le beurre. Cette approche offrirait une solution durable aux excédents tout en renforçant la sécurité alimentaire du pays.

Car c’est bien là le cœur du problème. Aujourd’hui, le Canada est perçu comme un acteur protectionniste et peu fiable sur la scène internationale. Trop peu de gens osent en parler. L’affaire la plus récente : un grief conjoint déposé par la Nouvelle-Zélande et des exportateurs américains auprès de la Commission américaine du commerce international. Ils dénoncent la façon dont le Canada écoule à prix cassés certains sous-produits laitiers — notamment la poudre de lait écrémé — générés par le système de gestion de l’offre.

Ce surplus provient de la transformation du lait visant à extraire la matière grasse, très en demande. Résultat : un excédent de composants non gras que le marché canadien peine à absorber. Grâce à la “classe 4(a)”, ces surplus sont écoulés à des prix artificiellement bas sur les marchés internationaux. Nos partenaires estiment — avec raison — que cette pratique fausse la concurrence. Leurs producteurs n’ont pas accès à de tels mécanismes de déversement à bas prix.

Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Pensons aussi aux quotas d’importation que le Canada s’est engagé à respecter dans le cadre d’accords commerciaux, mais qu’il contourne allègrement. Nous importons bien moins de produits laitiers qu’annoncé, ce qui alimente encore davantage la frustration de nos partenaires.

Alors peu importe ce que l’on pense de Trump ou de la posture américaine, le Canada ne peut plus se prétendre un partenaire commercial exemplaire. Notre entêtement à préserver un système rigide, sans remise en question, alimente les tensions.

Quant au projet de loi C-202, censé protéger la gestion de l’offre contre toute concession future, il relève davantage du théâtre politique que d’une véritable garantie. Ni les producteurs ni les consommateurs ne sont réellement mieux protégés. Que Yves-François Blanchet et ses collègues du Bloc veuillent s’en draper est une chose — mais cela ne change rien aux dynamiques du commerce international.

Au lieu de blâmer le locataire de la Maison-Blanche, qui comprend peu les subtilités de notre système, le Canada ferait mieux de se regarder dans le miroir. L’heure est venue de réformer un modèle conçu au 20e siècle, dans un contexte qui n’existe plus. Maintenir le statu quo, c’est accepter de tirer toute l’économie agroalimentaire vers le bas. On peut — et on doit — faire mieux.

 

 

Votre commentaire