OPINION-Agrotourisme ou spectacle en zone agricole?

Depuis l’an dernier, les rebondissements dans le dossier du vignoble de Mario Pelchat ponctuent l’actualité. Nous croyons utile de recadrer le débat.

L’achat local et l’agriculture de proximité ont la cote au Québec et des entreprises agricoles font connaître leurs produits via l’agrotourisme, contribuant à dynamiser les milieux ruraux et favorisant le dialogue agriculteurs-citoyens. Contrairement à certaines prétentions dans les media et réseaux sociaux, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAA) reconnaît et protège l’agrotourisme, généralement pratiqué dans le respect de la loi, préservant ainsi la pérennité de notre petit jardin nordique (moins de 2% du territoire québécois).

 

Une définition de l’agrotourisme a été inscrite dans la loi en 2017 et réaffirmée en mars dernier dans la loi 86: « une activité touristique complémentaire à l’agriculture qui est exercée sur une exploitation agricole et qui met en relation des producteurs agricoles avec des touristes ou des excursionnistes afin de leur permettre de découvrir le milieu agricole, l’agriculture et sa production par l’accueil et l’information que leur réserve leur hôte. ».

De plus, un règlement complémentaire balise les activités touristiques pouvant être réalisées sans autorisation, notamment des événements ponctuels et des réceptions d’envergure limitée. Lorsque certaines activités nécessitent une autorisation de la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ), celle-ci veille à ce que le volet agricole ne soit pas supplanté par des activités récréatives ou commerciales.

Mais des dérives inquiétantes apparaissent, comme l’illustre l’affaire Pelchat. Au lieu du chai prévu pour son vignoble de Saint-Joseph-du-Lac (MRC Deux-Montagnes), le chanteur a construit une salle de spectacle de 250 places et aménagé une vaste boutique offrant divers produits sans rapport avec l’agrotourisme. Déjà en flagrante contravention avec la loi, monsieur Pelchat a aussi ignoré une décision de la CPTAQ interdisant d’opérer cette salle de spectacle et ce commerce. L’arrogance d’une vedette qui se croit au-dessus des lois et recourt à un capital de sympathie médiatique est inacceptable. Pourtant, les différents volets de l’agrotourisme du vignoble Pelchat ont été majoritairement autorisés ou sont permis par le règlement. À noter: l’apparente absence de chai sur le site, comme dans tout vignoble normal, amène à s’interroger: où est fabriqué le vin contenu dans les milliers de bouteilles mises en vente?

Les milieux périurbains et de villégiature sont parfois considérés par les citadins comme leur terrain de jeux. Si l’ordre et l’harmonisation des usages exigent un zonage spécifique en ville, le milieu agricole requiert aussi un encadrement. La LPTAA découle d’un consensus social: le gouvernement a conféré à des terres une vocation collective et instauré des règles et des programmes pour qu’elles assurent notre sécurité alimentaire. Chacun de nous doit agir en citoyen responsable, sinon, c’est le chaos.

Les entrepreneurs ne sont pas toujours soucieux des répercussions sur le milieu d’un agrotourisme à dominante commerciale ou récréotouristique: contraintes aux activités agricoles adjacentes actuelles ou futures et perturbations du milieu (stationnement le long de chemins de campagne, ambiance sonore tapageuse, détritus polluant des champs avoisinants). Des actions individuelles semblent a priori sans effet mais l’impact cumulatif peut s’avérer néfaste: perte nette de sols et de polyvalence pour certains usages agricoles, limitations ou recul de l’agriculture aux alentours, hausse de la valeur des terres, difficulté d’accès à la terre pour la relève.

Les pressions pour implanter des usages non agricoles ou l’accaparement des terres engendrent une spéculation qui fragilise la zone agricole. Par exemple, un non agriculteur possède une terre qu’il s’abstient de louer pour l’agriculture dans l’espoir de la vendre à un riche villégiateur.

La couronne nord de Montréal est un exemple probant de l’importance de l’agriculture périurbaine (vignobles, vergers, fermes maraîchères). Mais c’est aussi une zone au potentiel récréotouristique très alléchant (45 minutes du centre ville).

D’autres initiatives s’écartent de la définition de l’agrotourisme et des balises réglementaires. Certains vignobles s’approvisionnent massivement auprès d’importants grossistes pour les repas servis et les plats au menu sont souvent loin d’être issus de l’agriculture locale. De rares vignobles s’efforcent de produire sur place certains aliments pour accompagner la dégustation de vin, ce qui devrait pourtant aller de soi.

Les dérapages risquent d’entraîner un affaiblissement graduel de l’agriculture périmétropolitaine au profit d’activités plutôt commerciales. La CPTAQ a donc raison de se montrer ferme.

Peu importe la notoriété des porteurs de projets et les moyens financiers dont ils disposent, la loi doit s’appliquer à tout le monde. Notre sécurité alimentaire est plus importante que les bénéfices personnels des individus.

 Claire Binet, Voix citoyenne*                                                                                                       

*Collectif Voix citoyenne, Québec (Claudine Dorval, Monique Gagnon, Pierrette Paiement)

 

Cosignataires:

Simon Bégin, porte-parole, Institut Jean-Garon

Raymonde Blouin et Denis Bédard, Ferme Bédard – Blouin, Jardinerie et agriculture urbaine, Québec

Jacques Landry, agronome retraité, artisan de la LPTAA, Saint-Augustin-de-Desmaures

Denis Guénette, Collectif SOS Terres agricoles et milieu de vie, Saint-Augustin-de-Desmaures

Jean-Pierre Amyot, prés. Comité des fermes de proximité et/ou de petite taille de l’UPA de la Capitale Nationale-Côte-Nord

Denise Proulx, prof. enseignante, chercheuse associée, tutrice, ISE-UQAM. Présidente de Jardins collectifs Saint-Joseph-du-Lac

François-Gyslain Roque, producteur maraîcher, Oka

Lynda De Laplante, productrice de céréales, Saint-Joseph-du-Lac

Hubert Lavallée, prés. Protec-Terre

Combien de fois faudra-t-il répéter qu’on a peu de terres à haut potentiel agricole au Québec et qu’elles sont principalement situées autour de Montréal? Dans ce contexte, la présence de la moitié de la population québécoise dans l’agglomération métropolitaine constitue une source de pression qui appelle une constante vigilance des décideurs.

                                             

   Photo : Menu à l’entrée du Domaine Pelchat-Lemaître-Auger fin juillet

 

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