Mais que se passe-t-il avec la vente d’Exceldor?

« La vente d’Exceldor n’attire pas beaucoup l’attention, mais depuis juin, le dossier repose toujours entre les mains du Bureau de la concurrence du Canada qui analyse les répercussions potentielles de cette transaction majeure sur le marché de la volaille au pays. »

Ratifiée à près de 97 % par ses membres en juin dernier, la vente des actifs d’Exceldor coopérative à l’entreprise ontarienne Sofina Foods demeure toujours en suspens depuis mai dernier. Le dossier repose désormais entre les mains du Bureau de la concurrence du Canada qui analyse les répercussions potentielles de cette transaction majeure sur le marché de la volaille au pays.

Fondée en 1945 à Lévis, cette coopérative québécoise détenue par plus de 400 producteurs est reconnue pour ses marques phares comme Exceldor, Butterball (en partenariat au Canada) et Granny’s, et exploite plusieurs usines au Québec, en Ontario et au Manitoba. Exceldor emploie environ 3?400 personnes et joue un rôle structurant dans la chaîne avicole canadienne. Son modèle coopératif a longtemps fourni un exemple pour la redistribution équitable des profits et le renforcement de la souveraineté alimentaire régionale.

De son côté, Sofina Foods, basée à Markham en Ontario, est l’un des plus grands transformateurs privés de protéines animales au Canada. Son portefeuille comprend des marques bien connues comme Lilydale, Janes, Mastro et San Daniele. En acquérant Exceldor, Sofina cherche à consolider sa position dans le secteur avicole et à étendre son influence au Québec, une province où elle cherche à s’implanter davantage.

Le rôle du mouvement coopératif dans l’ADN agroalimentaire du Québec

Le modèle coopératif occupe depuis des décennies une place centrale dans le tissu économique québécois. Il permet aux producteurs de contrôler une partie de la chaîne de valeur, d’atténuer les effets de la volatilité des prix et d’assurer une certaine autonomie vis-à-vis des grands groupes privés. En agriculture, cette logique se traduit par des organisations puissantes, comme Agropur, Sollio et Exceldor, qui ont permis au Québec de conserver une gouvernance locale sur la transformation des aliments.

Or, cette gouvernance est en jeu aujourd’hui. La vente d’Exceldor ne représente pas qu’un transfert d’actifs, mais un glissement de pouvoir économique, du collectif vers le privé.

Pourtant, quelques jours après l’annonce de la vente, plus personne n’en parlait. Ni les élus, ni les médias, ni même les associations agricoles n’ont vraiment réagi. Ce silence en dit long : il reflète une banalisation inquiétante de la perte d’actifs coopératifs stratégiques, comme si la disparition graduelle de notre capital collectif allait de soi.

Une concentration qui affaiblit la concurrence

Sur le plan économique, cette transaction illustre une tendance lourde : la concentration accélérée de l’industrie agroalimentaire canadienne. En cédant Exceldor, le marché avicole se retrouverait dominé par un nombre encore plus restreint d’acteurs nationaux, ce qui pourrait réduire la concurrence, accroître la dépendance des producteurs et limiter la diversité de l’offre pour les consommateurs.

Historiquement, les coopératives agricoles se sont distinguées par leur résilience en période de crise, qu’il s’agisse de flambées de grippe aviaire, de perturbations logistiques ou de hausses brutales des coûts de production. Leur structure démocratique et leur ancrage local favorisent une gestion collective du risque, où les décisions ne visent pas seulement la rentabilité immédiate, mais la stabilité à long terme des membres.

Contrairement aux grandes entreprises privées, souvent contraintes de répondre à des actionnaires externes, les coopératives peuvent mobiliser rapidement leurs ressources pour protéger la production, soutenir les fermes touchées et maintenir les approvisionnements régionaux. Cette approche favorise la solidarité entre producteurs, la transparence dans la prise de décision et la continuité des activités même lorsque les marchés vacillent. Tout cela changera avec Sofina Foods.

Pour le Québec, cela signifie moins de leviers pour influencer les prix, les conditions d’achat et les orientations stratégiques du secteur. Dans un marché où les marges bénéficiaires sont déjà minces, cette perte d’autonomie pourrait signifier à moyen terme une érosion du pouvoir de négociation des producteurs et une centralisation accrue des décisions économiques hors de la province.

Une transaction à surveiller de près

Le Bureau de la concurrence devra trancher : l’achat d’Exceldor par Sofina consolide-t-il l’efficacité d’un marché national ou affaiblit-il sa compétitivité??

L’enjeu dépasse largement la volaille : il touche au modèle même de gouvernance agroalimentaire du Québec, fondé sur la solidarité économique et la propriété collective.

En somme, si cette transaction obtient le feu vert, le Québec perdra bien plus qu’une entreprise. Il perdra un instrument économique stratégique, un rare exemple de réussite coopérative qui avait su conjuguer rentabilité, ancrage régional et vision collective du développement.

 

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