Pourquoi le Canada importe-t-il autant de poulet américain ?

« Sous la gestion de l’offre, on nous a promis des prix stables et un approvisionnement local. Aujourd’hui, les Canadiens paient des prix élevés tandis que le Canada importe des quantités inégalées de poulets américains. »

Pendant que le prix du poulet grimpe au Canada, nous continuons d’importer des quantités inégalées de volailles provenant principalement des États-Unis. Si cela vous semble contradictoire, c’est parce que ça l’est.

Selon des données récentes de la Canadian Association of Regulated Importers (CARI), publiées le 23 mai dernier, le Canada a déjà importé près de 52,2 millions de kilogrammes de poulet depuis le début de l’année dans le cadre de ses engagements commerciaux à l’OMC, à l’ACEUM et au PTPGP. À lui seul, l’ACEUM a permis l’entrée de près de 23,8 millions de kilogrammes de poulets américains. Malgré ces importations massives, les prix continuent de monter.

Au cours de la dernière année, le Canada a importé entre 200 et 215 millions de kilogrammes de poulet, soit suffisamment pour servir environ 1,3 à 1,4 milliard de repas. Près de 60 % de ces quantités provenaient des États-Unis. Pourtant, la plupart des Canadiens ignorent qu’ils consomment déjà régulièrement du poulet importé dans les croquettes, les charcuteries, les repas surgelés, les sandwichs de restauration rapide, les soupes et une multitude d’autres produits transformés.

La gestion de l’offre devait pourtant offrir autre chose : une production nationale prévisible, un approvisionnement stable et une certaine autonomie alimentaire. Or, le secteur avicole canadien traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus tendues de son histoire récente.

Selon plusieurs sources de l’industrie, la production canadienne n’a pas atteint les volumes autorisés dans 12 des 14 périodes de production depuis mars 2024. Parallèlement, les consommateurs se tournent davantage vers le poulet pour remplacer un bœuf devenu hors de portée pour de nombreux ménages. Il en résulte une intensification de la pression sur l’offre.

La comparaison avec les États-Unis est éloquente. Le prix de gros des poitrines de poulet désossées tourne autour de 1 $ US la livre chez nos voisins du sud. Au Canada, les poitrines désossées se vendent souvent entre 13 $ et 25 $ le kilogramme au détail, selon la région, le détaillant et le format. L’écart devient si important que certains importateurs réussissent à rentabiliser leurs achats même en acquittant des droits de douane pouvant atteindre 249 %.

Le signal préoccupant davantage ne provient toutefois pas des contingents prévus dans les accords commerciaux. Il provient de l’explosion des permis spéciaux. Les données de CARI montrent que les permis « Chicken to Compete » ont bondi d’au-delà de 876 % depuis le début de l’année. Ces permis servent normalement de soupape lorsque l’offre canadienne ne suffit plus à satisfaire la demande. Une telle hausse n’est pas un détail statistique, mais plutôt le symptôme d’un système sous pression.

Les répercussions se font sentir dans toute la chaîne alimentaire. Les producteurs ne sont pas nécessairement les plus touchés. Les grands transformateurs intégrés semblent maintenir leur rentabilité, mais plusieurs transformateurs indépendants, restaurateurs et petites entreprises voient leurs coûts d’approvisionnement augmenter rapidement.

Les consommateurs en paieront prochainement le prix.

Les prix au détail suivent généralement les prix de gros avec un décalage de quatre à huit semaines. Les prix affichés aujourd’hui reflètent surtout les conditions du printemps. Les tensions observées en ce moment risquent donc de se traduire par des hausses très marquées pendant la saison estivale des barbecues.

Le plus étonnant est que le Canada dispose déjà d’outils et de mécanismes permettant d’augmenter temporairement les importations lorsque des pénuries provoquent des hausses excessives des prix. Le Bureau de la concurrence, le Conseil des produits agricoles du Canada et Affaires mondiales Canada possèdent certains leviers d’intervention. Pourtant, personne ne semble vouloir reconnaître publiquement qu’un problème d’approvisionnement existe.

Il ne s’agit pas ici de rejeter la faute sur les producteurs de poulets canadiens. Plusieurs comptent parmi les plus performants au monde. Le véritable enjeu se trouve ailleurs. Le cadre réglementaire qui régit le secteur semble de moins en moins capable de s’adapter à la croissance démographique, à l’évolution des habitudes alimentaires, à la concurrence internationale et aux nouvelles attentes des consommateurs.

Le poulet est devenu la protéine de l’abordabilité au Canada. Lorsque le prix du bœuf explose, les ménages se tournent naturellement vers la volaille. Mais lorsqu’un système ne peut répondre rapidement à cette hausse de la demande, les pénuries apparaissent, les importations augmentent et les prix montent simultanément.

Pour préserver la gestion de l’offre dans le secteur avicole, il faudra d’abord avoir le courage de reconnaître que quelque chose ne fonctionne plus comme prévu. Le déni n’a jamais produit un seul poulet?!

À défaut d’un débat honnête, le Canada risque de se retrouver avec le pire des deux mondes : des prix parmi les plus élevés au monde, tout en dépendant de plus en plus des importations.

Pour améliorer un système, il faut d’abord admettre qu’il a un problème.

 

 

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