«En politique les simplifications outrancières ouvrent la voie à des politiques extrémistes, à droite comme à gauche», José Bové

NDLR : Après la signature de l’Accord de libre-échange Canada-Europe, La Vie agricole a pris contact avec José Bové à Bruxelles pour lui demander de participer à une entrevue exclusive. Lisez ici l’entrevue complète.

Yannick Patelli : Vous êtes connus pour votre combat anti-OGM. Vous êtes en Europe l’un des pionniers dans ce domaine. Que dites-vous aux 100 prix Nobel qui ont demandé en juillet dernier à Greenpeace de cesser de s’opposer aux cultures OGM ? Accepteriez-vous que de nouveaux arguments scientifiques démontrent que les OGM soient bénéfiques à la nutrition de la population mondiale ?

José Bové : Le prix Nobel concerne trois disciplines : médecine, chimie et physique. Trois domaines de connaissance qui ne sont pas liés directement à l’agriculture qui englobe la dynamique des sols, la communication interespèces, la biodiversité ou encore l’écologie. Je n’ai jamais critiqué la science qui représente pour moi le renforcement des connaissances. Je n’ai jamais désapprouvé les efforts de la recherche scientifique, ce qui serait une erreur. Néanmoins aujourd’hui, certaines technologies sont développées pour faire un rapide retour sur investissement. Ce n’est plus la connaissance qui prime, mais l’argent et la profitabilité. C’est dangereux. Certains des arguments de cette lettre signée d’éminents scientifiques sont aussi dépassés. L’agriculture a besoin de la science pour progresser, mais d’une autre science, une science qui est capable de construire un dialogue nourri et dans les deux sens avec les paysans. Le temps est venu d’une nouvelle posture dans la communauté scientifique. Je ne remets pas en question l’intégrité de ces scientifiques signataires, mais il est de notoriété publique que les liens financiers entre les départements de Recherche et Développement de certaines multinationales et les laboratoires d’universités sont importants: pour défendre l’indépendance de la science, nous devons investir plus d’argent public dans la recherche et couper ce lien incestueux.

YP : Vous êtes connus pour des actions qui vous ont mené jusqu’en prison (c’est d’ailleurs l’un des reproches qui vous ont été faits aux douanes canadiennes). Est-ce à dire que parfois, il faut passer à l’action parce que le politique ne suffit plus ?

JB : Lorsque tous les canaux de la démocratie sont bouchés, il ne faut pas craindre de désobéir si l’on s’inscrit dans une action collective et non violente et si l’on milite pour le bien public. C’est ce que j’ai fait en 1999 avec le démontage d’un restaurant de hamburger à côté d’où j’habite. C’est ce que j’ai fait à de nombreuses reprises en fauchant des parcelles de plantes transgéniques. Nous avons agi à visage découvert et sans jamais nous en prendre aux gens. Il est essentiel de revendiquer ses actes et agir en pleine lumière. Ce n’est qu’ainsi qu’un débat public peut être relancé dans les salles des tribunaux. Aujourd’hui, il n’y a pas d’OGM plantés en France et en Europe. C’est le résultat d’une action collective dont je suis fier. Cela dérange encore puisque le gouvernement canadien a jugé opportun de me bloquer à l’aéroport Trudeau à Montréal avant de revenir sur sa décision, visiblement surpris par la médiatisation de mon interdiction de rentrer sur le territoire québécois.

YP : Vous êtes venu pour dénoncer L’AECG justifiant qu’il serait néfaste pour les peuples. Vous avez déjà écrit «Hold-up à Bruxelles», mais vous semblez croire aux bienfaits de la fédération plutôt que de la nation. Pourtant le peuple n’a-t-il pas plus d’autonomie par la souveraineté ?

JB : L’état national tel qu’il a été créé au XIXème siècle est à bout de souffle. Il ne parvient pas à jouer pleinement son rôle politique. Face à des géants économiques comme, Bayer dans la chimie, Axa, dans les assurances, Cargill dans le négoce agricole ou Facebook et Uber dans la nouvelle économie, les états nations ne font plus le poids. C’est pour cela que je suis persuadé que le niveau européen est plus pertinent que le niveau national. Lorsque je vois l’Europe qui condamne Apple à verser treize milliards d’euros au gouvernement irlandais et que celui-ci refuse, cela me renforce dans ma conviction que les états, pris individuellement sont devenus trop faibles pour agir. L’Europe doit d’urgence se fédérer tout en laissant plus d’autonomie aux régions et aux peuples qui la composent. C’est un pari difficile. J’espère que nous le gagnerons.

YP : Joseph Stiglitz a déclaré en octobre à Québec dans le cadre du Sommet des coopératives : « Il faut repenser l’économie et même l’euro ». En déclarant l’euro comme néfaste au bienfait des peuples, ne lance-t-il pas un appel clair au pouvoir de la nation ?

JB : Monsieur Stiglitz est un économiste renommé et reconnu. Le constat qu’il fait est pertinent. Pour autant, je ne suis pas d’accord lorsqu’il propose de jeter le bébé avec l’eau du bain. Les USA ont mis plus d’un siècle pour créer une monnaie unique, le dollar, et une banque centrale. Même après cela, ils ont connu des crises financières qui ont déstabilisé le reste du monde. La monnaie commune a été créée dans un contexte très particulier, historique, celui de la chute du mur de Berlin et de la réunification de l’Allemagne. Les décisions qui ont été prises à l’époque ont empêché notre continent d’entrer dans une nouvelle ère d’instabilité. Les critères qui encadrent l’euro (3% de déficit budgétaire, absence de solidarité entre les États membres pour les dettes souveraines pour n’en citer que deux) doivent être revues et rapidement. Mais ce n’est pas en faisant marche arrière que nous trouverons des solutions. Il faut faire de l’Euro une monnaie efficace au service de l’intérêt des gens. Elle doit devenir un outil politique et ne pas être figée dans des dogmes qui datent d’une autre époque. Qui suggère d’abandonner le dollar parce que Puerto Rico est en cessation de paiement ?

YP : Joseph Stiglitz a aussi dit à Québec : « Le peuple est aujourd’hui une notion autant de droite que de gauche ». Craignez-vous que pencher vers la nation vous amène de facto à pactiser avec la droite ou l’extrême droite sur la notion souveraine ?

JB : Il m’est difficile de répondre à votre question, car je n’ai jamais vraiment compris ce que c’est que le “peuple”. En France, j’ai l’impression que les femmes et les hommes politiques qui utilisent ce mot seraient bien en peine de le définir avec précision. Parler du peuple allemand ou du peuple français ne me paraît pas pertinent. Cette idée me semble potentiellement dangereuse. En politique les simplifications outrancières ouvrent la voie à des politiques extrémistes, à droite comme à gauche. 

YP : Alors que tout laissait croire que l’entente ne se signerait pas, depuis ce matin on laisse présager que même Paul Magnette aurait trouvé un accord avec le reste de l’Europe. Qu’est-ce que cela vous inspire et qu’est-ce qui a changé depuis 24 h selon vous ? ( Depuis cette dernière question posée le 28 octobre à José Bové, Justin Trudeau s’est rendu à Bruxelles le 30 octobre pour signer le traité)

JB : La position du gouvernement wallon et du gouvernement de Bruxelles a permis de mettre un coup de projecteur sur l’AECG et ses enjeux réels. Un des dangers principaux de cet accord est l’instauration de tribunaux arbitraux. Au Canada vous êtes malheureusement bien placés pour en témoigner puisque vous avez dû payer dans le cadre de l’ALENA des centaines de millions de dollars à des multinationales. Je ne suis pas surpris par le fait que M. Magnette a finalement posé des conditions et accepté que la Belgique puisse signer cet Accord. Le débat politique est maintenant ouvert sur les deux rives de l’Atlantique. Il ne s’agit pas de savoir si l’Europe et le Canada sont amis, mais de comprendre si ce qui va être mis en œuvre améliorera le quotidien des gens. En l’état je ne le pense pas. Pour ma part, je préférerai la mise en place d’un accord portant sur la fiscalité et qui empêcherait les multinationales d’échapper à l’impôt. Mais là ce ne serait pas la Wallonie qui se cabrerait, mais le Luxembourg qui opposerait son veto. 

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