«On va maintenir le remboursement pour les 2500 petits exploitants sur un volet d’occupation du territoire!»- Lessard.

NDLR : Exclusif. La Vie agricole a réalisé une longue entrevue éditoriale avec le nouveau ministre de l’Agriculture. Cette rencontre entre l’éditeur de La Vie agricole et le ministre Laurent Lessard a eu lieu le 22 février dernier à l’assemblée nationale. 

Yannick Patelli: À votre arrivée en poste le report du programme de remboursement des taxes a été immédiat. Vous avez dit à la radio dans l’émission de Stéphane Gendron sur le 98,9 FM que vous aviez « la face dans le mur». Que devient le rapport Godbout, allez-vous le lire ?

Laurent Lessard : «Définitivement, toutefois c’est la troisième fois que je joue dans le même film avec à peu près le même dossier. En 2005, quand M.Vallières tombe malade, on avait un différent au congrès de l’UPA, on avait alors inventé une solution avec le plafonnement pour contrer la menace de fermeture des sentiers. 2010, Claude Béchard tombe malade, Robert Dutil le remplace, Robert demande d’être remplacé aussi. Je termine la réforme de la Financière agricole. Et encore on menace de fermer les sentiers. Troisième fois, Paradis est remplacé et on me demande de revenir.»

YP : Sauf que ça coûte plus cher aujourd’hui à l’État que ce que cela coûtait en 2005 ?

LL : « Après moi ils ont tous changé les paramètres. Ça devait être plafonné. M. François Gendron a modifié cela. M. Paradis ouvrait lui plus largement à 2500 petits producteurs. Il initiait une réforme. Ce que j’ai pu constater comme député c’est que ça augmente les taxes plus que ce qu’il a pu dire au congrès. On revient après décembre, les comptes de taxes sont vraiment sortis. Il y a des écarts significatifs pour certains. Quand on m’a nommé de façon définitive le jeudi, j’ai demandé à avoir un peu de temps, car immédiatement j’étais devant un processus judiciarisé de la part de l’UPA. J’ai rencontré l’UPA le vendredi. J’ai demandé un peu de temps pour valider avec les collègues. Je ne suis pas l’État à moi tout seul. Au caucus après analyse du mécontentement, on a décidé de revenir à l’ancien programme.»

YP : Donc du coup de ramener la gestion du remboursement des taxes du ministère du Revenu au MAPAQ ?

LL : « Oui, mais ça c’est de l’administration. Qui administre quoi ? Ça finit par être l’État pareil!»

YP : Il y a des points qui posent question dans ce dossier-là dont la situation des petits producteurs, que ferez-vous pour eux ?

LL : « J’ai mis fin à la réforme. Toutefois, j’ai gardé cet aspect. N’oubliez pas. Après le rapport Pronovost, moi, j’ai mis en place les circuits courts, les abattoirs de proximité, le premier indice géographique protégé avec l’agneau de Charlevoix… Je suis très sensible à cela et on va maintenir le remboursement pour les 2500 petits exploitants sur un volet d’occupation du territoire. Dans le rapport Pronovost on parlait beaucoup d’avoir des programmes adaptés, modulés et ça c’est de l’adaptation de territoire. J’appelle ça les amoureux de la première agriculture. Ils ne vont pas chercher 5000 $ de revenu, mais ils maintiennent des rangs ouverts. Si on n’avait pas les propriétaires de chevaux qui produisent du foin dans certains secteurs, on aurait des terres en friche. Ce volet-là donc de remboursement sera maintenu.»

YP : L’autre point dans cette réforme que voulait Paradis c’était de dissocier la cotisation syndicale du remboursement de taxes. Que ferez-vous ?

LL : « Ça, ça n’a pas fait beaucoup partie de l’espace public. C’était : “La réforme des taxes on n’en veut pas“.Quand on fouille un peu et qu’on va voir la requête, on voit bien que l’UPA faisait aussi sa réclamation en disant : “ Vous n’avez pas modifié les lois. Vous avez déposé un budget. Il y a deux lois“. Il y a la loi sur les producteurs agricoles qui dit qu’il faut être membre du syndicat le plus représentatif et une loi pour avoir le remboursement des taxes qui n’a pas été modifiée. Moi, quand j’arrive les lois n’ont pas été changées. Certainement que pour l’UPA ça voulait dire plus que la réforme. »

YP : Par rapport aux réclamations que font le CEA ou l’Union paysanne pour obtenir la liberté syndicale, quelle est votre position ?

LL : « J’ai rencontré l’Union paysanne. C’est la première organisation que j’ai rencontrée d’ailleurs. On a eu l’opportunité d’attaquer de front cette discussion-là. Je suis encore assez chanceux, c’est encore le même monde qui occupe les mêmes fonctions. Après le Rapport Pronovost, la recommandation 47 parlait de ce modèle-là. S’il y a un environnement pour le changer, ayons l’audace de le changer de front. Mais, là j’ai pas le mandat de faire cela. »

YP : Comment voyez-vous l’action de l’Union paysanne qui a décidé de judiciariser la situation en amenant l’État devant les tribunaux pour obtenir la liberté syndicale ?

LL : « On m’a fait part de cela. Moi, j’ai pas de mandat pour modifier la loi, mais les producteurs peuvent faire quelque chose à la Régie des marchés agricoles. On a déjà eu ce débat-là après le rapport Pronovost. “Si vous pensez que vous êtres représentatifs eh bien faites tester votre représentativité par la Régie des marchés agricoles“. Mais si l’Union paysanne veut aller devant les tribunaux autres que la Régie des marchés, comme association ils ont tous les droits. »

YP : Vous dites si on veut un changement, il faut le faire clairement. Si on fait le parallèle avec la commission sur l’aménagement du territoire et la loi 122, on dirait qu’on veut faire passer en douce du pouvoir aux municipalités en passant outre la CPTAQ. Comment voyez-vous cela ?

LL : « Moi j’ai en tête le rapport Ouimet et je ne trouve pas normal de vouloir faire de l’agroalimentaire et de se retrouver encore devant la Commission de protection du territoire agricole (CPTA). Si je plante 39 vignes est-ce que c’est normal d’aller à la CPTAQ pour faire un bâtiment accessoire, et si après ça je veux recevoir un peu de visite, faire un peu de restauration des produits du terroir et de dégustation ?  Le rapport Ouimet disait : “définissons les règles, quand c’est pour de l’agroalimentaire/agrotourisme vas juste prendre ton permis à la municipalité.“ C’est une opportunité d’être en affaire en agrotourisme alors moi je n’ai aucun problème à donner suite au rapport Ouimet. »

YP : Sur la production bovine et l’histoire Colbex, qu’advient-il du 19 millions prêté par Investissement-Québec ? Et quel avis avez-vous sur le projet coop d’abattage au Québec ?

LL : « Oui l’histoire Colbex, je connais. Je l’ai même subie. On ne peut empêcher l’ambition de vouloir abattre au Québec et de mettre en marché en contrôlant la qualité de la viande. Moi, quand je suis arrivé les producteurs de bœufs avaient acheté l’abattoir Levinoff-Colbex. On savait que pour quelques années le prêt d’Investissement-Québec serait un capital patient. Là, les opérations sont fermées. On me parle souvent dans ma région d’un projet coop. Dans le temps sur la grosse infrastructure ça n’a pas marché parce que sur le plan financier ça n’a pas abouti. Maintenant tout le monde fait abattre un peu partout et notamment aux États-Unis. On sait que c’est difficile de savoir s’ils nous retournent notre bœuf. L’État n’est pas en affaires, ce n’est pas une business, mais on peut créer un environnement d’affaires favorable. On l’a fait souvent. On a même financé l’expropriation de propriétaires privés. Ça n’a pas donné le résultat escompté. Pour le nouveau projet coop, je ne les ai pas encore rencontrés et s’ils m’ont sollicité, je n’ai pas encore vu la lettre. Le 19 millions de dollars était déjà un capital ultra patient, mais là je ne sais pas si la fédération avait des clauses de remboursement. Si la fédération avait pris des engagements par rapport à Investissement-Québec. Je n’ai pas encore rencontré toutes les fédérations. Dans le bœuf, j’imagine qu’à la première rencontre, ils voudront m’en parler.»

YP : Quand on a rencontré Philippe Couillard, il nous a dit que le problème du lait diafiltré serait réglé en 2017. Ça ne l’est pas encore puisque légalement on peut en rentrer encore. Comment analysez-vous cette problématique ?

LL : «Sauf que les producteurs de lait du Canada ont salué le travail de M.Paradis sur toutes les tribunes à l’international autant sur le PTP que l’accord Canada-Europe. Il a été très très proactif et même un peu seul à ce moment-là. Ça a mis beaucoup de pression sur la Commission canadienne du lait qui a mis de la pression sur le fédéral. À la fin, comme j’en parlais avec Bruno Letendre, avec la nouvelle catégorie ils ont compris que s’ils ne s’occupaient pas du problème on allait avoir un vrai problème. Dans ce temps-là, on se souvient qu’Agropur en achetait pas mal des ingrédients laitiers. D’ailleurs ce sont des producteurs laitiers du Québec, dans une coopérative qui utilisent de moins en moins de lait entier pour faire un fromage. Ils ont cessé pour un bout, mais ce sont des producteurs. Les heureux qui ont réussi à faire partie de la coop fermée d’Agropur tiraient des bénéfices et leurs collègues disaient : “ Un instant, tous les jours, tu manges ma paye de lait“. Ils ont été bon joueur corporatif, ils ont suspendu et on a décidé de créer une catégorie d’ingrédients laitiers fabriqués au Québec. Si on décidait de jouer sur la scène internationale, on aurait un prix pour exporter. »

YP : Une crainte que les producteurs ont actuellement c’est la fin de la gestion de l’offre justement, comment voyez-vous l’avenir ?

LL : « La gestion de l’offre c’est un système unique. Moi je suis allé à l’OMC deux ou trois fois pour ça. On est-tu les seuls à défendre quelque chose sur la planète ? Non ! Moi je ne suis pas gêné du tout de défendre bec et ongles jusqu’à ma mort le système de gestion de l’offre basé sur l’effet qu’on a des entreprises à dimension familiale. On ne veut pas devenir des industriels de la production où sur quatre rangs de large tu vois des têtes de vaches à lait. J’ai entendu parler un peu du côté de M. Mulroney que si jamais l’ALENA est rouvert on pourrait toujours discuter. Non, non, non. On va défendre ça bec et ongles la gestion de l’offre. Les Québécois dans notre capacité à mobiliser le Canada dans la défense de la gestion de l’offre, on va y mettre la même énergie et on va aller aux États-Unis leur parler et leur expliquer les avantages. On ne déstabilise pas tellement leurs affaires, on ne fait aucun dumping. Oui on peut acheter, Agropur a acheté des entreprises au Wisconsin. Mais eux autres aussi ne se gênent pas pour acheter ici, on est ouvert. On est des commerçants. »

YP : Pierre Paradis disait vouloir se rendre début 2017 à La Pocatière pour parler de l’avenir de l’ITA. Quelle est votre position sur l’idée d’une société d’État pour l’ITA ?

LL : « Déjà dans le rapport Pronovost, ça posait la question de la société d’État pour l’ITA. Ça reste un débat, mais l’ITA c’est un emblème. Mais pour moi, c’est une ITA et deux personnalités et je tiens à ces deux personnalités-là. Je miserai sur le maintien de son identité. S’il faut développer de nouvelles stratégies, je veux entendre les dirigeants et rencontrer le collège. Maison d’enseignement ou société d’État comme tel, j’ai pas exploré cet aspect-là. Ce n’est pas son statut qui m’importe, mais sa stature! Il faut réfléchir et rencontrer les gens. La journée que M. Paradis devait s’y rendre, il a été remplacé. Si j’ai l’occasion de discuter avec lui, je vais sûrement le faire. Le détachement de L’ITA du ministère de l’Agriculture, je ne m’en vais pas vers là pour le moment. Si mon seul inconvénient c’est de signer des bulletins moi-même, ça va!»

YP : On aimerait ça avoir un ministre de l’Agriculture à temps plein. Est-ce un souhait pour vous et voudriez-vous que M. Couillard nomme quelqu’un d’autre aux transports ?

LL : « L’agriculture, je m’en occupe à temps plein. Je ne ménage aucun effort. Ce qui est le fun là-dedans, j’arrive, mais les gens sont tous les mêmes qu’avant. »

YP : Donc transport et agriculture, les deux sont jouables jusqu’aux élections ?

LL : « Moi, j’y vais à fond. Je ne fais pas beaucoup de politique partisane, mais je fais de la politique de clientèle. Je regarde comment je peux aider là-dedans. En général pour la desserte des programmes au ministère de l’Agriculture, il y a une bonne équipe. On va apporter des ajustements, mais il y a une bonne équipe. Les livraisons sont faites. Mais comment on va livrer des combats ensemble ? Quelles stratégies on prend ? Moi le téléphone est ouvert. Ils me connaissent tous. Ils m’appellent. Je réponds. Actuellement les programmes vont être délivrés par ceux qui font des programmes. Moi je suis dans les politiques et dans les politiques, assez rapidement on s’y retrouve parce que ça n’a pas beaucoup changé.»

YP : On parlait avant notre entrevue de Jean Garon que vous avez connu lorsque vous étiez maire de Thetford-Mines. Vous savez que l’Institut qui porte son nom commence à entrer dans le débat public, comment évaluez-vous cette démarche menée en partie par Jean Pronovost, président de l’Institut Jean-Garon ?

LL : « M.Pronovost : un grand mandarin de l’État. M. Pronovost, j’ai eu l’occasion de le rencontrer. M. Vallières avait lancé les travaux de la commission Pronovost. J’ai eu l’occasion de recevoir son rapport d’en discuter longuement. D’ailleurs pour tous ceux qui veulent savoir c’est quoi l’agriculture et l’agroalimentaire au Québec, il faut le lire. J’aurais aimé lire cela dans le temps avant de commencer. Concernant l’institut, M.Garon, moi j’ai eu la chance de le côtoyer quand il était maire. Je l’ai beaucoup apprécié. Si on avait à poser la question qui a été un ministre significatif dans sa période, M. Garon est encore là. Je m’amuse à dire après M. Garon celui qui est allé le plus souvent au congrès de l’UPA c’est moi avec tous mes petits bouts collés. Cette année ça sera ma cinquième fois. Mais les comparaisons s’arrêtent là!».

YP : M.Pronovost a parfois de l’amertume sur la non-application de son rapport par les politiciens. Vous percevez cela comment ?

LL : « Il y a beaucoup d’éducatif à faire. M. Pronovost n’a pas fait de la politique agricole. Il a examiné et documenté. Il a laissé les politiciens faire de la politique et chacun a eu l’occasion selon les alternances de gouvernement d’en appliquer une partie. Il y a des changements qu’il nomme là-dedans qui n’ont pas été faciles comme l’assurance stabilisation des revenus agricoles. Il demandait des correctifs. Le rapport Saint-Pierre voulait l’abolir. On est retourné à la formule de 1975. Moi, j’ai terminé cette réforme-là avec l’escouade antiémeute à Québec, les chars blindés, les représentants de l’UPA en train d’essayer d’arracher les portes à l’hôtel parce que la réforme resserrait des marges, parce qu’on prenait le modèle d’une ferme qui existe plutôt qu’une ferme qui n’existe pas. Il y avait bien des critiques sur l’assurance stabilisation. J’ai décidé de la maintenir, mais de la ramener à ses signaux de 1975 : Si ta maison brûle, t’es payé, si elle ne brûle pas, t’es pas payé. Alors que le modèle d’assurance faisait en sorte qu’elle brûle ou pas, t’étais toujours payé. Les meilleurs encaissaient les chèques et on n’en parlait pas. La ferme moyenne qui n’en avait pas besoin recevait 75 000 $ et l’autre qui en avait besoin lui il crevait.  Je comprends qu’après ça certains politiciens aient dit : “ Lessard il a fini avec l’escouade anti-meute, les chiens, les polices, etc“ et qu’après ça il y en ait certains qui aient regardé cela différemment. Maintenant je cherche des solutions durables et intelligentes comprises. Il faut en débattre sur la place publique et apporter des correctifs. Il y a des choses qui se changent facilement et d’autres moins facilement. D’ailleurs, un autre exemple : les offices de mise en marché, il y avait des recommandations dans le rapport Pronovost qui parlait de cela. Plusieurs disaient : “ Changez la loi“. On a été capable à l’intérieur du cadre de changer la direction du produit sans changer la loi.»

 

 

 

 

 

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