Exclusif : Entrevue avec la présidente de Coordination rurale, syndicat de premier plan en France, défenseur des fermes familiales

La Vie agricole toujours à l’affût des enjeux agricoles dans le monde pour mieux comprendre nos défis au Québec, a contacté Véronique Le Floc’h, la présidente de Coordination rurale, l’un des syndicats agricoles en France en forte hausse depuis les dernières élections en début d’année. Véronique Le Floc’h  a aussi publié un livre mi-février aux Éditions du Plénitre, écrit conjointement avec le philosophe Michel Onfray et intitulé « Entendez-vous dans nos campagnes? ». Nous vous en reparlerons dans les prochaines semaines.

Le Québec n’est pas terre inconnue pour la présidente de Coordination rurale : Véronique Le Floc’h a passé quelques années au Québec dans le cadre de ses études universitaires dont de 1996 à 1998 où elle avait pour professeur Guy Debailleul, actuel coprésident de l’Institut Jean-Garon.

La Vie agricole : Vous êtes présidente de Coordination rurale (CR), quel est ce syndicat ?

Véronique Le Floc’h: «La Coordination Rurale a été créée en 1992 par des agriculteurs  du Gers (Sud Ouest de la France) en opposition à la réforme de la PAC MacSharry. Ces agriculteurs, en grande partie issus de la FNSEA, le syndicat alors ultra majoritaire, avaient compris que cette Politique était en réalité au seul profit des industriels européens pour devenir compétitifs à l’export, tandis que les agriculteurs deviendraient dépendants de compensations financières de l’Europe. Aujourd’hui, on peut dire que la CR avait raison : les prix agricoles qui n’ont pas évolué comme ils auraient dû, les conditionnalités environnementales, et l’ouverture des marchés, avec suppression des politiques de régulation (lait et betteraves) sont source d’inégalités entre les agriculteurs.  Plus de 30 ans après sa création, la CR est devenue un syndicat agricole de premier plan. Il défend un modèle d’agriculture familiale, des fermes viables, vivables et transmissibles.»

La Vie agricole : Au Québec, il existe un seul syndicat agricole qui défend les producteurs et gère les plans conjoints et les différents programmes. Le pluralisme syndical en France est une réalité. Pouvez-vous nous expliquer ce qui différencie dans l’hexagone par exemple CR de FNSEA, le syndicat majoritaire ?

Véronique Le Floc’h: «Tandis que la CR défend des fermes libres et indépendantes, non asservies aux industriels et à la finance, la FNSEA défend des intérêts « de filière ». Leurs dirigeants occupent d’ailleurs divers postes à responsabilités tels que présidents de l’ANIA (Association Nationale de l’Industrie Agroalimentaire : JF Loiseau), de la FICT (Fédération des Charcutiers Traiteurs : Christiane Lambert, ancienne Présidente FNSEA) ; de Avril (groupe agroindustriel des oléagineux qui investit au Brésil, en Malaisie,… : Arnaud Rousseau, Président actuel de la FNSEA). Ils travaillent ainsi à l’élaboration de politiques publiques favorables à l’agro-industrie et aux coopératives en cogestion avec les gouvernements successifs. Ils défendent l’export en laissant faire la concurrence déloyale qui nous pénalise tous. Pour le Mercosur par exemple, ils sont contre « en l’état »…. La CR est contre l’importation de toute matière agricole et/ou agroalimentaire qui peut être produite sur un territoire car cela ne peut entrainer qu’une offre excédentaire, faire baisser les prix payés aux agriculteurs et conduire à du dumping ailleurs. Pour l’élargissement de l’Union Européenne à l’Ukraine, là aussi Arnaud Rousseau, le Président de la FNSEA, disait sur la chaine TV C-News le 7 mars 2024 : “si l’Ukraine était dans l’union, ça aurait un intérêt; on le voit bien face à la géopolitique de la Russie, notamment sur les céréales vers le continent africain, que l’Europe renforce son poids, ça peut avoir du sens ». Comme si les Canadiens acceptaient l’idée d’intégrer les Etats-Unis !

À la Coordination Rurale, nous sommes tous des agriculteurs sans double casquette. Nous n’avons ni mandat politique, ni intérêts à défendre dans l’agro-business. Nous sommes 100% agriculteurs.»

La Vie agricole : Quels avantages ont les producteurs à pouvoir choisir leur syndicat ?

Véronique Le Floc’h: «La Coordination Rurale est montée en puissance en parlant vrai. Les évènements de l’hiver 2024 sont partis de la hausse de nos taxes sur le carburant agricole qui avait été négociée et acceptée par le syndicat majoritaire ! Bien sûr, c’était pour la FNSEA la possibilité de mettre en avant les biocarburants développés par Avril …mais sans que ça ne bénéficie aux agriculteurs ! Récemment encore, la FNSEA se disait satisfaite du vote de la Loi d’Orientation Agricole, alors que nous nous la jugions insuffisante, car n’apportant rien de plus pour faciliter le renouvellement des générations et rattraper le retard dans des investissements productifs ! En fait, la Coordination Rurale s’appuie sur le terrain et sur des cas concrets que nous remontons facilement au Ministère pour trouver des solutions ! On laisse une grande part aux idées et aux initiatives des agriculteurs. Chaque CR départementale peut décider des actions suivant les problématiques rencontrées.»

La Vie agricole : Depuis les élections de janvier quelles sont les avancées réelles pour votre syndicat et ses membres et dans le cadre géopolitique actuel comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture française et le rôle de la Politique agricole commune (PAC) ?

Véronique Le Floc’h: «La CR a fait 30 % aux élections consulaires de janvier dernier tandis que la FNSEA, alliée avec le syndicat Jeunes Agriculteurs, est descendue de près de 10 points à 46.7 %. Nous sommes donc aujourd’hui incontournables pour la classe politique. Nous continuons à être auditionnés par les élus politiques à propos de propositions de lois ou dans le cadre de commissions d’enquêtes, avec certainement une attention renforcée. Nous avons en parallèle l’ambition de structurer notre représentation auprès des instances européennes, avec un travail déjà initié auprès des députés européens, et en collaboration avec d’autres organisations agricoles européennes. Ce chantier est d’autant plus important que nous parlons déjà de la PAC post 2027. Nous sommes d’ailleurs très inquiets. Les orientations de la prochaine PAC tendent vers davantage de paiements pour services environnementaux et la déproduction. Dans le Cadre Pluriannuel Financier, il est même question de fusionner certains budgets, dont celui de l’agriculture et de la cohésion sociale, avec une renationalisation des politiques ! La France ne peut pas s’en sortir avec toujours plus de surtransposition de normes européennes. On le voit déjà avec sa balance commerciale agricole et agroalimentaire avec les autres États membres de l’Europe qui est passée de près de 5 Milliards d’€ en 2014 à – 2.6 Mds d’€ en 2023 !»

La Vie agricole : La France connaît une instabilité politique depuis juin dernier et les promesses faites par le gouvernement Attal d’alors aux agriculteurs ne semblent pas s’appliquer. Une nouvelle fronde du monde agricole se dessine en France : pouvez-vous nous expliquer les revendications actuelles des producteurs français?

Véronique Le Floc’h: «Depuis le printemps dernier et la dissolution de l’Assemblée Nationale à l’été, aucune promesse n’a été tenue. La loi d’orientation agricole a fini par être votée par le parlement mais le Conseil constitutionnel a censuré les dispositions qui nous étaient les plus favorables. En même temps, on apprend que la loi que nous attendons tous, censées “lever les entraves au métier d’agriculteur” a encore été repoussée dans l’agenda législatif par le gouvernement.

Ce que la CR défend, c’est de pouvoir bien vivre de notre métier. Pour cela il faut d’une part un meilleur revenu avec des prix revalorisés. Cela passe par de la régulation des productions mais aussi une loi sur les coopératives qui se sont éloignées de leur mission et se sont développées comme des multinationales avec des holdings qui ne partagent pas tous les dividendes. Il faut par ailleurs un contrôle des prix de transferts entre filiales détenues par les multinationales qui peuvent délocaliser leurs résultats hors de la France ! D’autre part, il nous faut une maîtrise des charges ; Nous demandons un bouclier énergétique (pour l’électricité en plus de la détaxation partielle de notre carburant qui a été maintenue et déduite directement de nos factures), une exonération de nos taxes sur le foncier, une révision de notre système de calcul de charges sociales, un cout de la main-d’œuvre réduit… ) Enfin, il nous faut un alignement de la réglementation française sur celle appliquée au niveau européen, et des contrôles dirigés vers les produits d’importations plutôt que d’être dans nos fermes. »

La Vie agricole : Quel est le rapport de CR face au libre-échange qui est l’esprit du commerce mondial depuis des décennies ?

Véronique Le Floc’h: «Gabriel Attal avait commencé à esquisser la possibilité de voir aboutir “l’exception agriculturelle”, c’est-à-dire sortir l’agriculture de l’OMC et de tous les accords de libre-échange, au même titre que la France, grâce à la fameuse “exception culturelle” a su protéger son industrie créative des lois du marché extérieur. Or ces espoirs sont morts dans l’œuf. Le gouvernement et les politiques en place n’en ont jamais fait mention. Nous ne lâcherons rien et nous continuerons à marteler. L’agriculture n’est pas un secteur économique comme un autre. Notre souveraineté alimentaire est déjà en danger. Nous avons donc besoin d’une protection particulière. Intégrer l’alimentaire dans des accords de libre échange, c’est destructeurs pour notre économie (balance, création de valeur), d’un point de vue social (destruction d’emplois), pour l’environnement (bilan carbone, déforestation,…) et pour la santé des consommateurs car même si des engagements sont pris pour produire et exporter avec nos normes, qui pourra contrôler ?»

La Vie agricole : Le mouvement des bonnets jaunes peut-il monter en puissance comme l’a été le mouvement des gilets jaunes au point de créer une crise de régime et mener à la démission précipitée du président Macron ?

Véronique Le Floc’h: «Le mouvement des bonnets jaunes va monter en puissance. Nous préparons actuellement un RIP (Référendum d’Initiative Populaire) à faire valider par 185 députés et sénateurs avant de pouvoir le lancer, si bien sûr il est validé par le Conseil Constitutionnel. Il vise à faire s’exprimer les Français sur le droit à avoir accès à une alimentation saine et pour les agriculteurs, le droit de pouvoir produire cette alimentation. Les politiques nous craignent mais notre colère est proportionnelle à l’état de l’agriculture, c’est-à-dire « très grave ». Quant au chaos politique, nous ne sommes en rien responsables mais aurions au contraire besoin d’interlocuteurs stables et compétents, à l’écoute de nos témoignages de terrain. »

La Vie agricole: On dit de la CR qu’elle est parfois le relais du Rassemblement national dans le milieu rural, est-ce le cas et quel est le rapport en France entre syndicalisme agricole et le monde politique ?

Véronique Le Floc’h: «La Coordination Rurale est apolitique depuis l’origine, c’est inscrit dans ses statuts. Aucun responsable syndical n’a de mandat politique. Si l’un d’entre nous avait des velléités politiques, il devrait démissionner. Ce n’est pas le cas des autres syndicats représentatifs qui appellent régulièrement à voter pour tel ou tel parti politique ou à faire barrage à tel ou tel autre parti. Nous ne donnerons jamais de consigne de vote et n’en avons jamais données. Nous associer systématiquement à l’extrême droite vise à nous déstabiliser….preuve que nous dérangeons !

Nous, nous avons fait le choix de travailler avec tout le monde avec pour seul objectif d’améliorer les conditions de travail et de rémunération des agriculteurs français. »

 

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